17 octobre la mémoire en partage

 17 octobre 61

La mémoire en partage

 La répression policière du 17 octobre 1961 s’apparenta bel et bien à un massacre colonial en plein cœur de Paris. Nous avons été nombreux à raconter « ce jour gris, la misère des bidonvilles armée de dignité́, trente mille manifestants désarmés. Et la pluie, la haine, la violence… Des dizaines d’ouvriers algériens frappés, noyés, engloutis dans ce fleuve devenu amnésique »[1].

Dans les années quatre-vingt, les militants antiracistes eurent à cœur de faire connaitre cette page oubliée de notre histoire en s’inscrivant dans une chaine de transmission qui rendait hommage aux combats passés. Car dès le lendemain du drame, des journalistes, des photographes, des historiens, des parlementaires et même des policiers républicains, tous citoyens épris de justice, avaient dénoncé cette effroyable et sanguinaire répression policière. Contrairement à une idée reçue, cette journée du 17 octobre 1961 avait été racontée mais le silence et les mensonges de l’Etat avaient très vite recouvert l’événement qui sera occulté pendant plus d’un quart de siècle. Cette journée fut portée disparue en même temps que les centaines de morts algériens. Et dans cette amnésie collective ne surnageait que le souvenir, devenu écran, du 8 février 1962, date de la répression, à peine quatre mois plus tard, de la manifestation contre l’OAS organisée par le Parti communiste où huit Français perdirent la vie au métro Charonne.

Les luttes antiracistes des années 80 et l’émergence d’une jeunesse issue de l’immigration algérienne exigeant la fraternité et réclamant, dans le même temps, sa part de passé et son droit à l’avenir allaient bouleverser les choses et permettre à une mémoire clandestine et familiale de rejoindre l’Histoire.

Une histoire que nous voulions en partage.

Une reconnaissance officielle, aussi tardive que bienvenue, comme la pose d’une plaque commémorative à Paris en 2001 sous Bertrand Delanoé et le discours du président Hollande en 2012 furent d’abord le fruit de ce travail militant. Comme toujours.

Pourtant la date du 17 octobre 61 demeure encore aujourd’hui le lieu d’un enjeu mémoriel. Dans les années 2000 alors même que la connaissance de ce massacre était enfin partagée, un discours identitaire tenta de s’emparer de ce jour noir pour le ramener dans le giron d’une martyrologie exclusive. Ils n’étaient pas si nombreux mais crièrent le plus fort et entreprirent une nouvelle occultation ; celle des combats passés, sous le signe de la fraternité.

Il fallut pour cela gommer des noms et, à travers eux, les engagements de celles et ceux, militants ouvriers et anticolonialistes, qui furent impliqués de longue date dans le travail de reconnaissance et dans le refus de l’oubli. Les passerelles mémorielles qui avaient fait dialoguer ensemble les souffrances des opprimés furent ainsi escamotées.

Car parmi les militants de la mémoire, il y eut aussi ces rescapés de la Shoah ; l’historien Pierre Vidal-Naquet qui, le premier, employa le mot « pogrom » à propos du 17 octobre, le réalisateur Jacques Panijel, auteur du documentaire censuré « Octobre à Paris », seul survivant d’une famille juive exterminée, tout comme les photographes Élie Kagan et Georges Azenstarck qui montrèrent au monde les images de cette nuit sanglante. Ces témoins inquiets, armés d’une vigilance insomniaque étaient hantés par la mémoire de leurs disparus et par l’expérience amère de l’abandon du monde, un abandon qu’il n’était pas question, pour eux, de reconduire. « J’ai, pour les policiers pogromistes des ratonnades d’octobre 1961, une haine farouche et juive. » écrivait Pierre Goldman dans Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France.

Dans un chapitre sur le 17 octobre 1961, l’historien américain Michaël Rothberg[2] rappelle comment les mémoires, dans l’histoire, ont plus d’une fois, dialogué, notamment en ce qui concerne la guerre d’Algérie et le souvenir du nazisme. Les violences de l’histoire se sont fait écho, ravivant parfois d’autres mémoires enfouies. L’historien cite ces traces, comme des passerelles de solidarité, présentes dans les écrits de Charlotte Delbo sur la guerre d’Algérie, dans le roman de Didier Daeninckx[3] et de tant d’autres…

Contrairement aux discours identitaires qui prônent l’inéluctabilité des guerres de mémoires, Ils furent nombreux, de toutes origines, à tenter de faire résonner ensemble les mémoires des opprimés : mémoire du 17 octobre et mémoire ouvrière, mémoire de la Shoah et mémoire coloniale.

L’histoire de l’engagement et de la lutte pour sortir de l’oubli le massacre du 17 octobre 1961 raconte l’inverse du discours de haine et de repli, du « eux » et du « nous », hélas lui aussi largement partagé. Car aujourd’hui, un discours conservateur, lui aussi identitaire, a entrepris une reconquête de l’« identité nationale » se drapant dans un « refus de la repentance » quand ce n’est pas dans le soulagement d’un affranchissement de la culpabilité… Les mémoires des descendants d’esclaves et de colonisés menaceraient le « roman national » qui lui ne retiendrait que la lumière et pas l’ombre. Peu d’imagination chez ces nostalgiques de « l’identité nationale menacée ». Car ce fut bel et bien le même discours que l’on opposa au travail des Klarsfeld. Comme si la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la Shoah venait ternir la « fierté nationale », confondant culpabilité et responsabilité et oubliant qu’une nation démocratique se grandit en regardant en face son passé. Ce discours porté aujourd’hui à incandescence par un polémiste est hélas aujourd’hui très largement partagé par la pensée conservatrice qui ne trouve souvent rien d’autre à lui reprocher que son outrance verbale…

Maurice Papon, l’ancien sous-préfet de la Gironde en 1942 fut à la manœuvre le 17 octobre 1961. C’est lui qui imposa un couvre-feu aux seuls Algériens, puis qui couvrit et autorisa les exactions policières. Et c’est aussi cette triste connivence que dénoncèrent à la barre, lors de son procès en 1997, des avocats et des témoins. Loin d’une concurrence des mémoires ou d’une volonté de brouiller le message ou encore de rabattre un crime sur l’autre, il y eut d’une part et d’autre, la volonté d’un nécessaire et fraternel dialogue des mémoires.

Les mémoires, et ces combats communs en témoignent, ne sont pas condamnées à la guerre. Et, loin des postures guerrières et idéologiques, demeurent les écrits, les livres, les films, les images que nulle réécriture de l’histoire ne pourra effacer. Comme il faut se souvenir de l’engagement militant des dessinateurs assassinés de Charlie Hebdo, dont Charb et Tignous qui offrirent leur colère, leur humour et leurs dessins au service de la reconnaissance du massacre du 17 octobre 61[4].

Si cette date figure désormais dans certains livres scolaires et si les plus jeunes générations ne sont plus aujourd’hui condamnées au silence et à la douleur d’un récit familial clandestin et occulté, beaucoup reste encore à faire, à raconter, à transmettre. L’amnésie officielle a bel et bien été vaincue mais la commémoration demeure pourtant encore un enjeu mémoriel. Au-delà d’une nécessaire parole officielle plus ferme sur ce crime d’Etat qui manque encore, l’enjeu demeure aussi dans le partage ou l’exclusion, dans les mémoires en dialogues contre les mémoires en guerre. Il réside dans la reconnaissance et l’honneur d’une France qui ne parla jamais d’une seule voix et dont les militants anticolonialistes ont écrit une page glorieuse.

60 ans après, il nous appartient encore et sans doute plus que jamais d’entretenir une mémoire vivante tournée vers l’avenir où l’histoire des uns et des autres doit devenir le lieu d’un partage commun[5].

Brigitte Stora, autrice, journaliste, docteure en psychanalyse.

[1] Brigitte Stora « Que sont mes amis devenus, Les Juifs, Charlie et tous les nôtres » Editions le Bord de l’eau. 2016.

 

[2] Michaël Rothbergh Mémoire multidirectionnelle

[3] Didier Daeninckx Meurtres pour mémoire (1984).

[4] 17 octobre 1961, 17 illustrateurs.  Editeurs Au nom de la mémoire, 2001

 

[5] Ce texte est inspiré d’une contribution personnelle à un ouvrage collectif 17 octobre 1961, De la connaissance à la reconnaissance Editions Au nom de la mémoire. Octobre 2021.

 

Le meurtrier de Sarah Halimi, possédé par un imaginaire qu’il n’a pas inventé

  Ma tribune dans le Monde Publié le 24 avril 2021

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/04/24/affaire-sarah-halimi-l-absence-de-discernement-est-peut-etre-la-signature-meme-du-demon-antisemite_6077891_3232.html

Dans l’affaire Sarah Halimi, la justice semble s’être abritée derrière les experts psychiatriques, eux-mêmes retranchés derrière leur expertise, dans une série de désengagements successifs aboutissant à un naufrage collectif, déplore, dans une tribune au « Monde », l’autrice et essayiste Brigitte Stora.

Tribune. Le procès de l’assassin de Sarah Halimi n’aura pas lieu. La Cour de cassation a confirmé l’irresponsabilité pénale de Kobili Traoré. Par cette étonnante et troublante décision, le droit requis par et pour la justice l’aurait-il, dans le même temps, suspendue ? Entre l’horreur du meurtre et des tortures infligées à Sarah Halimi [une sexagénaire juive battue et défenestrée dans la nuit du 3 au 4 avril 2017 à Paris], et le refus du jugement de son assassin, il y a comme un gouffre qui s’ouvre. Un abîme propice au chagrin et à la colère légitimes, mais aussi, hélas, à la rage, aux raccourcis, voire aux thèses complotistes.

Il faut peut-être rappeler que la justice en France n’est pas antisémite, que les experts ne sont pas au service d’un complot, et que l’on n’a pas délivré un « permis de tuer les juifs ». L’intention scandaleuse, proclamée par certains de plaider l’affaire en Israël, constitue le triste épilogue de ce qui ressemble à un naufrage collectif.

Long bras de fer

Car naufrage il y a. Derrière le refus de juger son auteur, c’est aussi l’un des plus cruels crimes antisémites qui échappera à la mise en examen. L’immense douleur des proches de la victime, l’inquiétude légitime des juifs de France mais aussi, plus largement, de l’ensemble de nos concitoyens, sont ainsi privés de procès. Le caractère symbolique et réparateur que recèle aussi tout procès en Assises a été ainsi froidement révoqué.

Depuis le meurtre de Sarah Halimi, le 4 avril 2017, jusqu’à aujourd’hui, il semble qu’une série de désengagements se soient succédé. D’abord un silence gêné des médias qui dura plusieurs semaines, comme si le nom de Sarah Halimi, le même que celui d’Ilan [mort le 13 février 2006 après avoir été enlevé et supplicié par le « gang des barbares »], relevait d’une répétition insupportable. Comme souvent pour les meurtres de juifs, la « possible » dimension antisémite du crime fut jugée encombrante, lestée d’un « parti pris » et d’une subjectivité suspecte. Puis, lorsque le « fait divers » émergea enfin, c’est la folie supposée de l’assassin qui masqua à nouveau l’horreur du crime et son motif. Il a fallu un long bras de fer de plus de dix mois entre le parquet de Paris et la juge d’instruction pour que la qualification du meurtre comme antisémite soit enfin retenue, un peu comme un lot de consolation accordé aux parties civiles.

Toutefois, malgré ce qui apparaît comme une concession, une certaine « résistance » des magistrats s’est poursuivie. Elle fut peut-être renforcée par des interventions aussi inopinées que contre-productives du chef de l’Etat qui ont raidi des juges drapés à raison dans leur indépendance, mais aussi, et c’est plus troublant, dans une sorte d’« objectivité » souveraine. Toutes les décisions qui ont suivi semblent relever de cette même logique : une forme de désengagement personnel, le choix délibéré du non-choix…

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L’antisémitisme : une « innocence » meurtrière ?

Le journal Siné Mensuel a choisi de mettre à sa Une, un dessin digne de Je suis partout). Tous les codes y sont présents, sans aucune distance. Fourberie, haute finance, Roi du monde, jusqu’aux stéréotypes qu’on croyait révolus ; nez crochu et mains reptiliennes. Et pour être bien sûr de ne rien oublier, un sous-titre : « quoiqu’il vous en coûte ».

Sur une page intitulée « Jean Solé dans « Siné Mensuel » : histoire d’un dessin dévoyé » ([1]https://www.actuabd.com/Jean-Sole-dans-Sine-Mensuel…) chacun défend l’honneur d’un « grand dessinateur » d’un « antifasciste reconnu qui n’a jamais « dérapé ». « Hein ? Quoi ? Jean Solé antisémite ? » « Je ne comprends pas bien. Macron est-il juif ? ».

Et dans une parfaite inversion, on explique que ce n’est pas le dessin qui serait condamnable mais…sa condamnation. Il s’agit donc de se protéger du mot « antisémitisme » mais pas de son contenu… Jusqu’à pointer les « vrais » « coupables » de la folle rumeur, ceux dont l’esprit « tortueux » associeraient Rothschild à Macron, défendant comme d’habitude leur propre connivence et agenda politique. Les BHL et autres « élites » sont désignées puis vomies sur les réseaux sociaux.Sur le site poutiniste Russia Today, on titre : « Siné Mensuel accusé d’antisémitisme par le CRIF et BHL après une caricature de Macron en Une » ([1] En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/…/85460-sine-mensuel-accuse…). La boucle est bouclée.

Personne, à ce jour, dans cette sinistre défense de l’indéfendable n’a songé à s’excuser auprès des offensés, ce sont encore eux qui sont montrés du doigt. Et l’honneur des offenseurs qu’il s’agit de laver. La défense du journal semble poursuivre la même logique de la dérobade.

« Ce dessin n’était pas censé faire la couverture du mensuel, explique Catherine Sinet, Au dernier moment, on l’a trouvé chouette, on l’a mis en couverture. Solé était très content. Au dernier moment aussi, le titre devant accompagner le dessin est modifié. Au titre initial (« C’est moi la République ») est substitué, « Quoiqu’il en coûte »». Un des membres du journal explique : « Pour moi, Siné Mensuel a commis une faute en agrandissant en pleine page et en « une » un petit dessin ». C’est donc la pleine page qui serait en cause. Il est vrai que cette petite obscénité tapie dans les pages intérieures du journal serait passée incognito, comme le reste…

C’est donc par l’« absence d’intention » que le journal se justifie. (le mot « intention » apparait des dizaines de fois sous la plume des internautes indignés.) « Tu participes à ternir la réputation d’un honnête homme. Car c’est l’intention qui fait l’antisémite » ([1] https://www.actuabd.com/Jean-Sole-dans-Sine-Mensuel… ).

Si un dessin antisémite a été commis, comme il est dit, en toute innocence. Peut-on faire un procès à l’innocence ?

L’antisémitisme comme le racisme s’appuie sur des imaginaires anciens qui continuent à travailler la société. L’apport des pensées féministes, anticoloniales et antiracistes est de ce point de vue précieux. Il a mis en lumière la force des représentations qui ne s’offrent pas toujours à la conscience et continuent de structurer la pensée de l’oppression.

Personne, tout du moins à gauche, n’a trouvé « drôle » ou « excusable » le dessin obscène, paru dans Valeurs actuelles d’une députée noire les fers aux pieds. Chacun sait que l’imaginaire esclavagiste et colonial continue de poursuivre son chemin. Si certains n’ont pas hésité à dénoncer l’antisémitisme du dessin de Siné-Hebdo en invoquant en même temps, encore une fois, la « concurrence victimaire » (https://twitter.com/Enthoven_R/status/1379724710259400704) et le fameux « deux poids deux mesures » qui, quel que soit son locuteur, désigne en connivence le bénéficiaire du « privilège », il n’est pas question ici de jouer à ce triste jeu. Mais au contraire de rappeler, à tous les « innocents » ce qu’est l’imaginaire qui touche les Juifs.

Le thème central du discours antisémite, quelles que soient les déclinaisons politiques, culturelles ou religieuses, repose depuis des siècles sur le fantasme de la domination juive. Ce fantasme, toujours aussi flagrant et aussi rarement contesté, est au fondement de tout discours antisémite. Hier comme aujourd’hui. Aujourd’hui, malgré hier. Seules l’amnésie et la crasse ignorance peuvent faire oublier les titres des écrits antisémites dans le temps :

Du livre d’Alphonse Toussenel, Les Juifs rois de l’époque (1845) à la France juive (1886) d’Édouard Drumont en passant par L’impérialisme d’Israël de Roger Lambelin (1924) mais aussi La Juiverie (1887) de Georges de Pascal, Les Rothschild et le péril juif (1891) de Jacques de Biez, la Juste Solution de la Question juive (1898) de Paul Lapeyre, sans compter les Protocoles des Sages de Sion (1903) et Mein Kampf (1925), toute la prose antisémite décrie la « puissance » juive. Face à cette spoliation juive, l’antisémite ne ferait que se « défendre légitimement ; l’innocence et la non-intention font partie de son discours.

Ce fantasme de la domination juive s’est redéployé après-guerre comme s’il n’avait pas été l’argument central du nazisme et comme si l’extermination des Juifs n’en avait pas constitué le plus cruel démenti.

L’antisémitisme apparait comme une conception globale du monde, une idéologie qui, par définition, est souvent invisible à ceux qui la partagent, pour la bonne raison que, comme toute idéologie, elle se trouve au fondement même de sa vision du monde. Aussi cet imaginaire s’exprime parfois à l’insu de ses locuteurs qui paraissent sous l’emprise d’un discours qui déplie éternellement les mêmes thèmes et le même langage, alors même qu’ils croient l’inventer.

La focalisation sur une nébuleuse de la domination est un des signes d’une vision du monde antisémite. Car depuis de nombreux siècles, l’antijudaïsme a placé le juif au cœur de la domination occulte et de la dépossession des autres.

Pour les antisémites « innocents », il ne s’agit pas de viser les Juifs réels mais en convoquant l’imaginaire de la domination maléfique et abstraite, ils les ciblent. Ils ne se pensent pas et ne sont peut-être pas antisémites, c’est leur vision du monde qui l’est.

Le pire de cette histoire est peut-être bien la « réalité » de cette innocence, ainsi que sa défense calamiteuse qui permet de mesurer la force de cet « inconscient ». Car c’est bien souvent la puissance d’une idéologie qui la rend invisible. Face à cet imaginaire meurtrier qui cible les Juifs depuis des siècles, la question n’est pas de savoir si ceux qui le portent sont ou ne sont pas antisémites ni si d’autres sont sincèrement ou accidentellement racistes … ni s’ils ne savent toujours pas qu’ils le sont…

Vladimir Jankélévitch considérait que l’antisémitisme, c’était « la révolution à “bon marché” ». Cette « radicalité » en carton et en soldes pourrait faire rire si elle n’avait pas déjà tué.

 

Brigitte Stora 20/04/2021

La caution juive des antisémites

 

Les tribunes se multiplient pour soutenir Houria Bouteldja et son texte déprogrammé de Mediapart dans lequel l’ex-patronne des Indigènes de la République tentait à nouveau d’absoudre la haine antisémite, dirigée cette fois contre la candidate de Miss France, April Benyaoum, Miss Provence. Sans justifier des termes tels que « Tonton Hitler, t’as oublié d’exterminer Miss Provence ». Bouteldja a expliqué qu’« on ne peut pas être Israélien innocemment ». Sachant qu’il ne s’agit pas pour elle d’incriminer Arabes et Druzes d’Israël, on aura traduit : « on n’est pas juif impunément ».

Dans ce texte, Bouteldja propose un néologisme, « l’antijuivisme » qui serait une sorte d’ »antisionisme » des imbéciles », porté par les « antisémites édentés » de banlieue. On appréciera le mépris de ces auto-entrepreneurs de la haine, vis-à-vis de ceux qu’ils prétendent représenter.

Depuis des années Bouteldja exprime cette haine qui n’a d’antisioniste que le nom. Et depuis des années, des intellectuels, des institutions, des médias continuent de la soutenir et de la justifier. Parmi ses fidèles se trouve l’UJFP (Union juive française pour la paix).

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Ils ne sont pas Charlie

 

ILS NE SONT PAS CHARLIE

Lundi 12 octobre 2020 par Brigitte Stora, Documentariste et essayiste
Publié dans Regards N°1068

Le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo demeure une plaie ouverte que le procès mais aussi les menaces continues et enfin le dernier attentat commis devant ses anciens locaux a encore ravivée. Il fut suivi de l’assassinat de deux policiers puis du meurtre de quatre Juifs dans un magasin casher, qui vint souligner le destin jumeau des Juifs et de Charlie.

Quelques mois plus tard eurent lieu les attentats de novembre 2015. Ces dates furent un séisme, notre 11 septembre français. A l’époque très peu comprenaient le lien intime existant entre Charlie et les Juifs. Charlie abandonné, visé, menacé était devenu juif, il en est mort.
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L’universalisme est un horizon

  L’universalisme est un horizon 

Identitaristes de tous les pays unissez-vous et disparaissez …
Le débat hexagonal est chaque jour plus étriqué et plus caricatural. Au lieu de se réjouir de la renaissance d’un mouvement antiraciste jeune, pluriel, métissé et généreux, les petits boutiquiers de l’identitarisme en sont à se renvoyer leurs idées rances et éculées. Chacun misant sur la défaite de cette commune solidarité. Entre les indigénistes et la fachosphère, la voie semble étroite, tant le débat désormais réduit aux réseaux sociaux est caricatural. Nous sommes pourtant majoritaires à refuser leurs communes vociférations, à refuser ces prises d’otage. Puissent nos voix un jour couvrir les leurs. 

 Antiracisme universalisme : Les mots usurpés

Juste après le meurtre vu en direct et l’insupportable agonie de Georges Floyd, certains, toute honte bue, n’ont pas attendu pour agiter la menace du séparatisme noir, du racisme antiblanc, et autres périls visant l’ « universalisme ». 

 Après avoir fait main basse sur les mots république et laïcité, les chantres de l’identité nationale tentent de s’emparer d’autres mots comme le rejet du communautarisme…

 Beaucoup d’égarés, par paresse et par peur emploient à tort et à travers le mot universalisme dans un sens que les premiers ne sauraient renier… 

De l’autre côté du miroir, il y a ceux qui souhaitent récupérer la colère légitime face aux racisme et aux violences policières vers un repli haineux. A l’instar des Indigènes de la république et de sa patronne Houria Bouteldja qui ne cesse de jouer la concurrence victimaire ayant fait des Juifs, d’abord les vecteurs puis l’incarnation de la blanchité. 

 En ligne de mire, visés par leur commune détestation, il y a l’antiracisme, l’universalisme, la gauche, la mémoire plurielle de nos combats et notre commune humanité. 

L’universalisme n’est pas une réalité mais un désir, un devenir, un objectif et un combat. La pleine reconnaissance des oppressions et de la singularité de chacun n’est pas son abolition mais sa condition. 

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Dreyfus Polanski le confinement communautaire

https://www.cclj.be/actu/politique-societe/dreyfus-polanski-confinement-communautaire

DREYFUS, POLANSKI : LE CONFINEMENT COMMUNAUTAIRE

Mardi 7 avril 2020 par Brigitte Stora, Documentariste et essayiste
Publié dans Regards n°1062

Virus, mise en quarantaine. En quelques jours, nous avons été renvoyés brutalement à la fragilité de nos existences. A l’essentiel aussi. Des frontières qui se ferment, des proches que l’on ne voit plus, un futur entre parenthèses et un présent en pointillés.

 

Beaucoup d’entre nous se sont sentis un peu plus proches des réfugiés du monde entier, un peu seuls comme beaucoup de nos aînés, pas encore Syriens, mais peut-être un peu plus humains. Aujourd’hui, les polémiques autour de Polanski apparaissent comme dérisoires, périmées et c’est heureux.

Femmes et juives et au-delà, toutes celles et ceux qui refusent de choisir entre la lutte contre le sexisme et la lutte contre l’antisémitisme, nous avons vécu ces assignations identitaires et ces outrances en miroir comme une déchirure et une défaite. On ne peut pas, au nom du féminisme, faire la sourde oreille aux dérapages antisémites, ni au nom de la lutte contre l’antisémitisme se faire les complices des violences faites aux femmes.
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Dreyfus Polanski le déshonneur

http://www.slate.fr/story/188448/tribune-dreyfus-polanski-deshonneur-antisemitisme-racisme-sexisme

Dreyfus, Polanski, le déshonneur

 Si, au nom de la nécessaire lutte féministe, on ne peut pour autant devenir sourdes aux dérapages antijuifs, doit-on au nom de la dénonciation de l’antisémitisme nous faire les complices des agressions contre les femmes?

Manifestation devant la salle Pleyel à l'arrivée des invité·es de la 45e cérémonie des César, le 28 février 2020. | Lucas Barioulet / AFP
Manifestation devant la salle Pleyel à l’arrivée des invité·es de la 45e cérémonie des César, le 28 février 2020. | Lucas Barioulet / AFP

Doit-on consentir à ces assignations identitaires, à ces dérapages abjects et à ces violences faites aux femmes? Doit-on accepter l’inacceptable; le renoncement à soi-même?

L’affaire Polanski semble concentrer encore une fois toutes les horreurs de notre temps.

Que celui qui fut un grand cinéaste, l’auteur de l’inoubliable Pianiste, l’enfant du ghetto de Cracovie, soit devenu l’emblème de la pédophilie, constitue un grand chagrin.

Un chagrin et une colère car ni le talent, ni les souffrances passées ne pourront jamais occulter, atténuer ou pire, justifier les agressions contre des femmes. Une colère inquiète quand son nom semble devenir à lui tout seul l’emblème des violences faites aux femmes.

Le Juif puissant, prédateur, pédophile, au-dessus des lois correspond à une image millénaire véhiculée par des siècles de haine. Ce sombre imaginaire ne peut ni servir de bouclier face aux accusations, ni être ignoré.

Polanski a reçu son cinquième César en tant que réalisateur du film J’accuse en dépit d’accusations et d’une condamnation de viol sur mineure. On ne peut que partager cet autre dépit: comment faire abstraction ou pire, comment peut-on délibérément tourner le dos à la parole singulière, collective et politique des femmes?

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Vassili Grossman

https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-19-janvier-2020

https://www.franceinter.fr/emissions/autant-en-emporte-l-histoire/autant-en-emporte-l-histoire-19-janvier-2020

ma pièce radiophonique sur france Inter

1961. L’arrestation de Vie et destin, le chef-d’oeuvre de Vassili Grossman, une fiction de Brigitte Stora, réalisée par Pascal Deux.

Pour évoquer « Vie et Destin », de Vassili Grossman, roman marquant de la littérature du XXe siècle, voici la fiction de Brigitte Stora, réalisée par Pascal Deux. Pour commenter cette singulière histoire, l’invitée de Stéphanie Duncan est Luba Jurgenson, écrivaine, traductrice et professeur de littérature russe.

Monument aux héros de la Bataille de Stalingrad, ville qui est un personnage central du roman de Vassili Grossman, "Vie et Destin"
Monument aux héros de la Bataille de Stalingrad, ville qui est un personnage central du roman de Vassili Grossman, « Vie et Destin » © Getty / David Turnley / Corbis Historical

Moscou, 15 février 1961 ; cinq hommes du KGB, la police politique de l’URSS, débarquent au domicile de l’écrivain Vassili Grossman, avec un ordre d’arrestation. Pour arrêter qui ? Grossman ?

Non, nous ne sommes plus dans les années trente, à l’époque des grandes purges staliniennes, où un écrivain ou quiconque pouvait, au saut du lit, être arrêté et, sans savoir pourquoi, être fusillé ou relégué pour dix années au Goulag…

Ce jour-là, ce n’est pas Grossman que le KGB vient arrêter, mais son roman, Vie et Destin.  

Ce manuscrit, décrété « sale diffamation du système social et étatique soviétique » sera cadenassé à la sinistre Loubianka, la prison du KGB. Si son auteur, Vassili Grossman, est libre, il ne survivra que comme un père dont on a enlevé l’enfant.

Mais qu’est-ce que ce livre pouvait-il bien renfermer ? Quelles formules maléfiques, quels terribles secrets d’État, pour qu’il menace ainsi, dans ses fondements, la puissante URSS ?

Il faudra attendre 1988 pour que Vie et Destin puisse être enfin publié en Russie, juste avant la chute du régime soviétique.