Sarah Halimi le meurtre en question

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L’OPINION DE BRIGITTE STORA

SARAH HALIMI, LE MEURTRE EN QUESTION

Mardi 3 octobre 2017 par Brigitte StoraJournaliste et documentariste
Publié dans Regards n°869 (1009)

L’antisémitisme nous menace physiquement, affectivement, idéologiquement. L’extrême droite propose la haine et l’on assiste un peu partout à une chute tant éthique qu’intellectuelle. Il est peut-être temps d’exiger un partage de nos chagrins et de notre colère. La requalification du meurtre de Sarah Halimi permettra peut-être enfin d’aborder ces questions loin du déni, du silence et du fracas.

Dans la nuit du 3 au 4 avril 2017, Sarah Halimi, une femme de 65 ans, a été massacrée, puis défenestrée vivante par son voisin, un homme de 27 ans, Kobili Traoré. Ce drame nous a encore une fois plongés dans l’effroi : un meurtre de proximité, gratuit, d’une cruauté inouïe. Et puis, ce nom, ce nom de trop, « Halimi », devenu depuis le meurtre d’Ilan si lourd à nos mémoires.

 

Meurtre antisémite ou fait divers, pendant près de deux mois, seul le silence a semblé trancher. Puis, des voix se sont élevées ; des intellectuels, des artistes et enfin le président de la République, Emmanuel Macron, qui, le 16 juillet dernier, a déclaré : « La justice doit faire désormais toute la clarté sur la mort de Sarah Halimi ».

Depuis cet été, l’affaire Sarah Halimi  n’est plus une affaire privée. Dans la nuit du meurtre, l’assassin avait été interné en hôpital psychiatrique jusqu’à son transfert en prison le 12 juillet. Le 14 septembre, une expertise psychiatrique, injustement dénoncée, n’a pas retenu l’abolition du discernement chez Traoré. Le psychiatre Daniel Zagury a évoqué une « bouffée délirante aiguë » de l’assassin, « pas incompatible avec une dimension antisémite ». Fort de cette expertise, le Parquet vient de demander que le caractère antisémite soit retenu. Ce crime « sans nom » pourrait enfin en avoir un.

Beaucoup de voix communautaires avaient alors dénoncé la « folie » présumée du meurtrier comme alibi. Ne pouvait-on pas plutôt s’interroger sur cette étrange alternative : fou ou antisémite, comme si l’un annulait l’autre ? Ne pouvait-on pas aussi imaginer que la judaïté de Madame Halimi ait pu constituer une « circonstance aggravante », un « accélérateur de folie », le lieu du passage à l’acte ? De façon similaire, n’avait-on pas nié le caractère antisémite de l’assassinat d’Ilan Halimi au profit de la thèse du crime crapuleux ? Et si l’antisémitisme était une passion bien plus qu’une idéologie ? Et si l’odieux, le crapuleux, l’insensé, loin d’affaiblir la dimension antisémite, en étaient au contraire ses définitions, voire ses signatures ?

Trop longtemps, seuls les médias communautaires juifs ont parlé de cet assassinat. Souvent dans l’outrance. La solitude de l’entre soi, puis le malaise face aux récupérations idéologiques se sont disputés nos consciences. Bien sûr, le silence sur le crime, sur les mots « Allahou Akbar », puis « j’ai tué le sheitan » prononcés par l’assassin, a fourni une formidable opportunité aux prêcheurs de haine. Les comités de soutien à Sarah Halimi ont trop souvent embarqué son nom dans une étrange croisade où cette femme douce et bienveillante ne se serait peut-être pas reconnue. Car au lieu d’exiger des mots, certains, dans un bel élan populiste, cher à l’air du temps, ont dénoncé l’Etat de droit, la démocratie. Là où la justice n’est pas expéditive, où la presse vérifie les faits avant de les livrer à l’opinion, où l’on ne boucle pas une enquête avant de l’avoir menée.

Il était pourtant légitime de demander que l’on parle de ce crime et que l’on interroge ses motifs. Dès le 11 avril 2017, je publiais un article dans le Huffington : « Quel est ce nom “juif” qui toujours excède, un nom qui, s’il n’est pas brandi, doit vite être effacé ? Car le non-lieu du motif antisémite semble avoir effacé aux yeux de certains le crime lui-même, la personne elle-même… Comme si le Juif, pour le meilleur, mais aussi pour le pire devait nécessairement disparaître derrière son nom… ».

Pendant les semaines qui ont suivi le drame, tout se passait comme si la grande presse n’en parlait pas, de peur d’en parler trop. En outre, les premiers articles qui ont évoqué la dimension antisémite ont pris soin de dire que cela relevait du souhait de la communauté juive, renvoyant ainsi le meurtre à une « affaire privée », communautaire, d’une subjectivité suspecte. Subjectivité dont il fallait dans un souci de déontologie et d’objectivité se prémunir… Et si c’était cela que nous devions questionner ? L’antisémitisme : l’affaire des Juifs ?

Beaucoup ont préféré une réponse simpliste. Il nous fallait avant tout dénoncer l’antisémitisme « arabo-musulman », celui que l’on voudrait taire et qui serait à l’origine du silence sur ce meurtre. Il est certain que l’antisémitisme islamiste contaminant des jeunes pour la plupart issus de l’immigration a été trop longtemps occulté. Toutefois, le mot « musulman », prise de guerre sémantique et idéologique de l’islamisme et l’extrême droite, me paraît bien court. Au Mali, d’où est issu Kobili Traoré, on ne reçoit pas l’antisémitisme en héritage. Il ne s’agit pas d’une tradition, mais d’un emprunt… A brandir bien haut le mot « musulman », « attentat djihadiste », voire « grand remplacement », on peut se retrouver en fort mauvaise compagnie, quitte à y perdre son âme et son intelligence. Quitte aussi à s’épargner une réflexion plus douloureuse : le sujet qui brûle, ce n’est peut-être pas l’islamisme et sa dénonciation, cela reste le nom juif. L’origine « musulmane » du meurtrier est peut-être venue renforcer le déni, elle n’en est pas à l’origine.

L’antisémitisme nous menace physiquement, affectivement, idéologiquement. L’extrême droite propose la haine et l’on assiste un peu partout à une chute tant éthique qu’intellectuelle. Il est peut-être temps d’exiger un partage de nos chagrins et de notre colère. La requalification du meurtre de Sarah Halimi permettra peut-être enfin d’aborder ces questions loin du déni, du silence et du fracas.

 

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